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SES Sciences economiques et sociales

» CONFLITS ET MOBILISATIONS SOCIALES - 3. Les nouveaux mouvements sociaux (NMS)
3. Les « Nouveaux mouvements sociaux » : l’analyse d’Alain Touraine en termes d’historicité
31 Juillet 2006 Consulté 7030 fois
cours - Terminale ES - Sciences économiques et sociales
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Les « Nouveaux mouvements sociaux » : l’analyse d’Alain Touraine en termes d’historicité (3)

1.                              Bien qu’Alain Touraine fut l’un des premiers sociologues en France à distinguer les nouveaux mouvements sociaux des conflits sociaux plus traditionnels (LIEN), la perspective d’A. Touraine s’inscrit dans la tradition marxiste : la modernité est pour lieu toujours le lieu d’un affrontement entre deux grands acteurs collectifs ou classes sociales. Il s’inscrit ainsi contre le courant d’analyse américain qui propose d’analyser les conflits sociaux à partir d’une rationalité instrumentale de type économique, à l’instar d’Olson ou d’Oberschall. « Notre hypothèse principale est que le syndicalisme n’est pas seulement une « coalition » formée pour l’obtention de « biens collectifs » comme le pense Mancur Olson ou Anthony Oberschall, mais un mouvement défini par sa position dans des rapports de classe et qui met en cause l’utilisation des forces de production de la société industrielles » (Le mouvement ouvrier, 1984, p.21). L’analyse en termes de mobilisation des ressources réduit selon lui les mouvements sociaux à des groupes de pression et néglige ainsi le contenu idéologique ainsi que le sentiment de solidarité ou d’hostilité qu’expriment ces mouvements. 

2.                              Il existe pour Touraine dans chaque société un mouvement social et un seul qui incarne non une simple mobilisation mais un projet de changement social. Pour parvenir à ce statut de changement social, une mobilisation doit remplir trois conditions.

·                                  Un principe d’identité (I) c’est à dire « qui lutte ? » : « Le principe d’identité est la définition de l’acter par lui-même. Un mouvement social ne peut s’organiser que si cette définition est consciente ; mais la formation du mouvement précède largement cette conscience. C’est le conflit qui constitue et organise l’acteur […] Si j’emploie cette expression  [principe d’identité], ce n’est donc pas pour laisser croire qu’un mouvement social part de la conscience de lui-même, de ses intérêts et de ses buts, avant d’entrer en lutte avec l’adversaire sur un champ de bataille déterminé par les circonstances. L’identité de l’acteur ne peut pas être définie indépendamment du conflit réel avec l’adversaire et de la reconnaissance de l’enjeu de la lutte » (La production de la société, 1993, p.322 et suiv).

·                                  Un principe d’opposition (O) c’est à dire « qui est l’adversaire ? » : « Un mouvement ne s’organise que s’il peut nommer son adversaire, mais son action ne présuppose pas cette identification. Le conflit fait surgir l’adversaire, forme la conscience des acteurs en présence. Même si le conflit est limité par son enjeu immédiat et les forcs qu’il mobilise, on ne peut parler de principe d’opposition que si l’acteur se sent confronté à une force sociale générale en un combat qui met en cause des orientations générales de la vie sociale » (La production de la société).

·                                  Un principe de totalité (T), c’est à dire « pourquoi lutter ? » : le principe de totalité renvoie à une notion clef de l’analyse tourainienne : l’historicité, c’est à dire «  l’ensemble des formes de travail de la société sur elle-même ». L’orientation (ou la ré-orientation) de l’historicité est selon Touraine l’enjeu de la lutte des classes. Un mouvement social n’est par conséquent intelligible (=compréhensible) qu’en tant qu’il lutte en vue de la « direction de l’historicité, c’est à dire des modèles de conduite à partir desquels une société produit ses pratiques ». En bref, ce qui différencie fondamentalement action collective et mouvement social selon Touraine est la recherche d’une orientation générale de la société. 

3.                              Ainsi à chaque type sociétal correspondrait un seul et unique mouvement social. La société industrielle se caractériserait par les luttes du mouvement ouvrier, la société marchande par la lutte pour les droits civiques,  et la société « post-industrielle » par les « nouveaux mouvements sociaux » (NSM). C’est dans une telle optique que Touraine et ses collègues (F. Dubet et M. Wieviorka) vont analyser les mobilisations étudiantes de Mai 68, le Chili d’Allende, les mouvements antinucléaires ou les conflits régionalistes comme les luttes occitanes  l’image d’une quête du mouvement social capable de prendre la relève du mouvement ouvrier déclinant. En effet le déclin de la société industrielle, à partir de laquelle  s’était constituée une conscience de classe ouvrière, laisse vacante la place d’acteur central dans la production de la société. « On comprend mieux maintenant, dans ce contexte historique, l’objectif central de notre recherche, découvrir le mouvement social qui occupera, dans la société programmée, la place centrale qui fut celle du mouvement ouvrier dans la société industrielle et du mouvement pour les libertés civiques dans la société marchande (La voix et le regard, 1978, p.40).

4.                              Comme l’écrit Erik Neveu « cette quête [d’un nouveau mouvement social] est aussi un travail de deuil permanent » (Sociologie des conflits sociaux, p.68). Les nouvelles luttes s’avèrent en effet incapables jusqu’à aujourd’hui de se constituer comme « sujet historique » disposant d’une maturité égale celle du mouvement ouvrier. C’est par exemple le cas du mouvement antinucléaire, auquel Touraine a consacré une étude, enlisé dans des enjeux locaux et qui demeure incapable de produire un cadré théorique où ses valeurs et ses adversaires seraient clairement identifiés (La prophétie anti-nucléaire, 1980). On peut penser à la difficulté des partis écologistes à formuler un projet de société suffisamment cohérent et plus largement à la difficulté des NMS à dépasser le cadre de revendications catégorielles (associations féministes par exemple).

5.                              Ces nouvelles luttes doivent, dans le sociétés programmées, prendre conscience d’elles-mêmes par le biais de l’ « intervention sociologique ». Touraine entend par ce terme une méthode selon laquelle le sociologue devrait intervenir afin d’aider les acteurs en pleine ébullition à saisir la signification de leur lutte. Le sociologue se transforme ainsi en producteur du social, voire en prophète, dont la mission serait de faciliter la « maïeutique » (Cf. méthode socratique) ou l’émergence d’un mouvement social. Pour cela, le sociologue doit entrer en contact avec le groupe afin de l’obliger à expliciter le sens de son action et prendre conscience ainsi de ses valeurs et de son adversité.

6.                              La sociologie tourainienne constitue une alternative importante dans la façon de concevoir les NMS aux approches anglo-saxonnes pour lesquelles la notion de classe aurait perdu toute pertinence. Pourtant elle n’échappe pas à certaines critiques :

·                                                        Tout d‘abord, l’analyse tourainienne demeure très largement marquée par « le mouvement ouvrier » en tant qu’étalon de référence à l’aune duquel sont mesurés tous les conflits sociaux ultérieurs. Ce « mouvement ouvrier » apparaît par ailleurs largement mythifié. Quels étaient les éléments constitutifs de ce mouvement ? Comment est il apparu ? Quels buts poursuivait il ? Autant de questions qui demeurent sans réponses…

·                                                        Comme dans les travaux anglo-saxons qu’il critique, Touraine fait peu de cas au rôle de l’Etat et plus généralement du pouvoir politique. IL raisonne ainsi comme si ces mouvements et conflits sociaux pouvaient émerger de la société civile en opposition à l’Etat mais sans que le poids du politique dans ces conflits ne soit élucidé.

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