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Un parcours littéraire - Lettres modernes

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L'Heptaméron - Nouvelle 22 - Interprétation détaillée - Marguerite de Navare
2 Dï¿©cembre 2006 Consulté 2813 fois
travaux pratiques - Université - Français
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Nouvelle 22 – L'Heptaméron
Marguerite de Navarre
23.11.2006

I. Introduction
1. Données sur l'œuvre et le texte
2. Contexte historique
3. Problématique

II. Développement

A)    Une narration ambivalente
1. À la recherche de la nouveauté
a) Le caractère récent et inouï de la nouvelle
b) Une nouveauté fortement contrastée

2. La brièveté au service du lecteur
a) Une réalité
b) Une illusion

3. Le souci de l'authenticité
a) comme règle de jeu au sein de la nouvelle
b) chez les personnages

B) L'ambiguïté du genre1. Le comique
a) de caractère et la satire
b) comme divertissement

2. La psychologie
a) Dans l'optique des personnages
b) Une évolution du personnage
c) La ruse et la malveillance

3. Le conte noir
a) Le bien et le mal
b) Des moments forts

C) Une vision contrastée de la religion
1. La religion traitée avec légèreté
a) Le détournement du vocabulaire religieux
b) Les situations burlesques

2. Un pamphlet contre la religion
a) Le prieur comme emblème d'une religion décadente
b) La dévotion aveugle des croyants

3. Les thèmes de la réforme
a) De l'importance de la piété
b) Présence de la Grâce divine

III. Conclusion

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Introduction

L'Heptaméron est un recueil de nouvelles de Marguerite de Navarre. Elle est la sœur du roi François 1er et elle fit de la cour de Navarre un haut lieu de la culture et de l'humanisme, accueillant quelques-uns des plus beaux esprits du temps. De 1540 jusqu'à sa mort (en 1549), Marguerite de Navarre rédige ce qui deviendra l'Heptaméron, un ensemble de nouvelles (appelées « contes » à l'époque) inachevé, publié une première fois en 1558 sous le titre Histoires des amans fortunez, puis en 1559 dans une édition plus complète et moins arbitraire, intitulée Heptaméron des nouvelles de la reine de Navarre. Ce recueil d'environ soixante-douze histoires, semblables dans leur structure au Décaméron de Boccace, permet de montrer à quel point les révolutions techniques mais aussi philosophiques se répercutent dans la littérature. Les personnages comme Copernic ou bien encore Baldassare de Castiglione bousculent toute une tradition moyenâgeuse. Les ambivalences ainsi que les conflits fusionnent de sorte que l'œuvre reflète l'esprit réel cette société. L'ambiguïté de l'époque engendre au niveau de la religion un questionnement dont les manifestations sont multiples tant au niveau de la narration, des genres, de la prise de position.  

A. Une narration ambivalente

1. À la recherche de la nouveauté
a) Le caractère récent et inouï de la nouvelle

Devenue un véritable topos chez les conteurs de la Renaissance, l'affirmation du caractère récent des événements racontés est récurrente dans l'Heptaméron : les devisants évoquent des personnages qu'ils ont connus, mais que la plupart du temps ils ne nomment pas : ainsi dès le début du récit de la 22e nouvelle, Geburon dit  « qu'il y avait un prieur de Saint-Martin-des-Champs, duquel je tairai le nom pour l'amitié que je lui ai portée ». En effet il s'agit ici de l'histoire secrète d'Etienne Gentil, prieur de Saint-Martin-des-Champs de 1508 à 1536, que Marguerite de Navarre va nous conter. Celui-ci fut en effet chargé en 1524 de réformer une abbaye du diocèse de Soissons ; il avait, l'année précédente, formé une association de prières avec les religieuses de l'abbaye de Jouarre. De nombreux détails stylistiques tels qu'une grande précision descriptive et un amas de détails dans la progression du récit soulignent l'effet de véracité mais aussi d'originalité :

« Et ne se faisait réformation de religion qui ne fût faite par sa main, car on le nommait le père de vraie religion. Il fût élu visiteur de la grande religion des dames de Fontevrault, desquelles il était tant craint que, quand il venait en quelqu'un de leurs monastères, toutes les religieuses tremblaient de la crainte qu'elles avaient de lui. »

Nous constatons bien que le complément du nom « Fontevrault » ainsi que les éléments biographiques renforcent le caractère inouï et récent de la nouvelle. En outre les dialogues sont très réalistes, étant donné que le style et le vocabulaire sont très vivants :

« Madame fiez-vous une autre fois en vos hypocrites ! J'ai mise ma fille dans les faubourgs de l'enfer, entre les mains des pires diables qui puissent y être. »

Bien que les exclamations abondent,  il ne faut pas se laisser prendre au jeu. Etant donné que l'auteur n'hésite pas à grossir certains événements qui contrastent fortement avec le caractère récent et véridique de la nouvelle.

b) Une nouveauté fortement contrastée

De nombreux passages, bien que parfaitement agencés dans le récit, semblent pour le moins excessifs. Nous savons que ce procédé a pour but de captiver le lecteur mais il nous permet aussi de douter de la crédibilité de certains extraits. Notons ainsi la présence d'un jeune religieux dans la salle, lorsque le prêtre tente de violer sœur Marie Héroët :

« Mais oyant la voix de sa nièce, poussa la porte que le jeune moine tenait ».

Il est difficilement  concevable qu'un religieux ne porte pas assistance à une sœur lorsqu'un prêtre tente de la violer. Ce siècle, où les bonnes mœurs, l'apparence et la réputation primaient avant tout, nous empêche de croire entièrement aux événements relatés. En outre, il est que péniblement envisageable qu'un prieur puisse faire muter une abbesse, étant la tante de son élue, dans un autre couvent afin de juste pouvoir « forniquer» avec elle :

« Et comme celui qui était le souverain réformateur, lui donna à entendre que l'abbesse dudit Mont d'Olivet n'est pas assez suffisante pour gouverner ne telle communauté, la bonne dame pria de lui en donner une autre qui fût digne de cet office. Et lui, qui ne demandait autre chose, lui conseilla de prendre l'abbesse de Gif pour la plus suffisante qui fût en France ». 

2   La brièveté au service du lecteur
a) une réalité

Toutefois le seul trait que retiendra dans son évolution le genre de la nouvelle aux dépens de la notion étymologique de nouveauté est celui de la brièveté. Aux origines de la nouvelle, la brièveté est une nécessité sociologique, une manière de soutenir l'attention du public, d'éveiller son intérêt et de ne pas lui déplaire. Marguerite de Navarre réussit à atteindre ce but lorsqu'elle nous relate les réactions des personnages après la premiere tentative de viol de la part du prieur sur la pauvre Marie Heroet :

« Et, quant le prieur vit venir l'abbesse, en luy montrant sa nièce évanouie, lui dit : Sans faute notre mère, vous avez grand tort que vous ne m'avez dit les conditions de sœur Marie ; car, ignorant sa débilité, je l'ay fait tenir debout devant moi, et, en la chapitrant, s'est évanouie comme vous voyez. (…) Ainsi s'en alla ce mauvais pasteur. (page 179)»

En effet la multitude d'actions et la rapidité d'exécution se fait ressentir par la fréquente utilisation de la conjonction « et »  Dans ces quelques lignes, ce même mot est utilisé à 7 reprises, ce qui permet à l'auteur d'enchaîner rapidement les actes des différents protagonistes ; le lecteur obtient à peine le temps de reprendre sa respiration que déjà une action capitale pour le récit apparaît sous ses yeux, ce qui le fait tenir en haleine.

b) Une illusion

Néanmoins ce désir de brièveté de cette nouvelle 22 doit être fortement nuancé. En effet cette nouvelle s'inscrit dans la lignée des plus longues dans l'Heptaméron ; ainsi on est obligé de la prendre à part dans le soucis qu'avait Marguerite de Navarre d'installer la brièveté comme critère prédominant dans son œuvre. A cause de la longueur de la nouvelle, le souci d'accaparer l'attention du lecteur devient beaucoup plus difficile à réaliser. De plus le fait même d'enchaîner les actions des différents personnages devient lassant pour le lecteur ; il n'arrive plus à assimiler toutes les données de cette nouvelle ; même si les actions sont brèves, la grande quantité d'informations ainsi que l'enchaînement des différentes tentatives du prieur de séduire sœur Heroët fait que l'attention du lecteur est diminué, il n'y se retrouve plus. En d'autres termes la longueur de la nouvelle ainsi que l'amont des actions de la part des personnages entraîne que cette nouvelle 22 devienne une nouvelle fastidieuse, ce qui contraste avec le but premier que Marguerite de Navarre donne à la brièveté, c'est-à-dire susciter l'intérêt du lecteur.

3. Le souci de l'authenticité
a) comme règle de jeu à l'intérieur de la nouvelle

Cependant, dans l'Heptaméron, l'obligation de réduire le temps de parole n'est pas la seule contrainte formulée par la reine ; en effet l'authenticité des récits est un élément essentiel de la règle du jeu auquel se prêtent les devisants ; la connaissance des faits peut reposer sur des éléments concrets : ainsi au début de la nouvelle 22, Geburon précise qu'il « tairay le nom pour l'amityé que je luu ay portée », et Oisille, à la fin de la nouvelle, en annonçant la suivante, indique qu'elle est « voisine du païs où de mon temps elle est advenue ». Ceci traduit bien le souci de réalisme de la part de Marguerite de Navarre ; en omettant le nom du pays ainsi que le vrai nom de son ami, elle réussit davantage à accrocher le lecteur et à lui transmettre le souci de véracité qu'elle recherche dans cette nouvelle.

Garante de l'authenticité est plus fréquemment l'insistance du relais de la nouvelle par des amis ou des connaissances : les événements ont été entendus plutôt qu'ils n'ont été vus. Ainsi Geburon, à la fin de la 21e nouvelle, déclare en présentant notre nouvelle : « entendez ce qui advint du temps du Roy Françoys premier ». A tout moment donc les devisants rappellent le précepte de vérité auquel ils doivent obéir : c'est ainsi qu' Oisille se charge de ce rappel lorsque ce dernier, dans cette 22e nouvelle, raconte que « Nous avons tant juré de dire la verité ».

b)     chez les personnages

D'autre part l'affirmation que l'histoire racontée est très véridique revient comme un refrain tout au long de l'Heptaméron ; seuls peuvent être déguisés les noms, les lieux et les pays ; de ce fait le véritable nom du prieur est volontairement jeté aux oubliettes, même si son existence fut réelle comme vu précédemment. Mais cet anonymat n'empêche pas les devisants  de reconnaître certains protagonistes, prouvant par là l'authenticité de ce qui vient d'être dit. Je citerai les noms de Marie Heroet, la protagoniste principale de cette nouvelle, qui fut la sœur d'Antoine Heroet, dit la Maisonneuve, mort évêque de Digne en 1554, poète bien connu de Marguerite, ou encore Madame de Vendôme, aussi appelée Marie de Luxembourg, comtesse de Marle et de Soissons, qui avait épousé en 1487 François de Bourbon, comte de Vendôme. Après la mort en 1485 de ce dernier, la comtesse se retira dans son château de La Fère où elle fonda, en 1518, un monastère de Bénédictines, le Calvaire. N'oublions surtout pas que Marguerite se nomme elle-même dans cette nouvelle, lorsque Geburon nous raconte que la mère de la malheureuse religieuse « vint à Paris, où elle trouva la Royne de Navarre », pour lui faire part du triste sort de la religieuse injustement punie. Ce témoigne d'elle-même finit de souligner le fait que la reine a mis en scène des personnages qu'elle connaissait parfaitement et de ce fait a également narré des aventures qui lui avaient été rapportées personnellement.

Transition
Malgré cette persistance à nous relater des noms authentiques à qui le lecteur puisse se rattacher, nous n'avons aucune preuve de l'exactitude de ce récit ; au mieux la nécessité de divertir le lecteur entraîne à ce que les faits véridiques soient exagérés ou grossies. Ainsi le narrateur est d'autant plus captivé par la narration à facettes multiples ; par conséquence ce polymorphisme reflète une mentalité ambiguë et multiple, ce qui est emblématique de l'époque. Ce trait du XVIe siècle est aussi retranscrit par Marguerite de Navarre dans le traitement du genre, y compris dans le comique.

Le comique

Qui dit pourtant recherche du rire du spectateur, ne dit pas pure et simple légèreté divertissante et fuite hors de la réalité. Tout au contraire, la comédie est un genre ancré dans la réalité. L'auteur tient ainsi à souligner l'ambiguïté existante entre la dimension comique superficielle et l'aspect moral profond empreint dans le texte.

a) de caractère et la satire
La satire a pour but de dépeindre les vices et les travers d'une société ou d'un personnage. Afin de marquer le récepteur,  Margueritte de Navarre n'hésite pas à provoquer le sourire. Au contraire nous sommes face à un comique de caractère. Le destinataire est pris d'un sentiment facétieux dû au caractère pitoyable de la scène, car à maintes répétitions le prieur, en faisant utilité de la ruse, tente d'arriver à sa fin avec Marie Héroët :

« Quand il se trouva seul avec sœur Marie, [il] commença à lui lever le voile et lui commander qu'elle le regardât. Elle lui répondit que la règle lui défendait de regarder les hommes. – C'est bien dit, ma fille, lui dit-il, mais il ne faut pas que vous estimiez qu'entre nous religieux soyons hommes. Parquoi sœur Marie, le regarda au visage […] Le beau père, après lui avoir dit plusieurs propos de la grande amitié qu'il lui portait, lui voulut mettre la main au tétin. »

On voit bien la stratégie du prieur qui d'abord flatte sa victime afin de s'en prendre à elle. Ce spectacle est très pitoyable pour un lecteur du XVIe comme du XXIe siècle, d'où ce rire jaune. Ce genre de comique a pour but de dénoncer les défauts des hommes : l'égoïsme, la vanité, l'hypocrisie et l'avarice.

Le sentiment est d'autant plus renforcé lorsque le père rajoute d'autres arguments ridicules tels qu' « une maladie que tous les médecins trouvent incurable » ou bien encore « Faut-il qu'une religieuse sache qu'elle ait des tétins ? ».

En effet, lecteur est invité à réfléchir et à juger le comportement des différents protagonistes. En fait ce sont les tentatives bouffonnes, ayant pour but de séduire cette religieuse, qui suscitent le sourire auprès du lecteur.

S'il ne s'agit pas de comique pur, existerait-il un autre objectif ? Nul doute que l'écrivain veuille à tout pris éviter l'ennui et capter l'intérêt du lecteur dès le début jusqu'à la fin. Ainsi certains critiques sont tentés de parler de divertissement.

b) comme divertissement ?

Selon Nicole Cazauran on peut qualifier certains passages de cette nouvelle de divertissement, dans la mesure où ils ne se nouent pas sur une ou plusieurs péripéties propres à susciter soudainement le rire, mais qu'ils visent à séduire l'attention, par un lent développement, à piquer la curiosité par le choix des détails, à plaire surtout par l'agrément du récit. Cette nouvelle est donc basée en partie sur le divertissement qui s'établit sur le plaisir de suivre une intrigue complexe et chargée de matière comique. Ainsi la façon dont Margueritte de Navarre allie la laideur du prieur à la substance du récit crée un lent dénouement qui captive le récepteur jusqu'à la fin. Cette thématique de la hideur physique et morale du prêtre, faisant obstacle à la conquête de sœur Marie Héroët, revient à maintes reprises dans cette nouvelle :

« Et d'autre part [il] se voyait si laid et si vieux qu'il délibéra de ne lui en parler point, mais de chercher à la gagner pas la crainte »

ou bien encore :

« En pensant que ma vieillesse et laideur lui faisaient tenir propos si vertueux, j'ai commandé à mon jeune religieux de lui en tenir des semblables, à quoi vous voyez qu'elle a vertueusement résistée ».

Au XVIe siècle nous devons faire face aux influences révolutionnaires qui démentent souvent les traditions moyenâgeuses dominantes jusque là. Ainsi en littérature on ne manque pas de raviver d'anciens mouvements littéraires en ajoutant des atmosphères distinctes dans les récits. Dans cette nouvelle on peut à côté de l'aspect satirique et comique, souligner l'importance psychologique du protagoniste.

La psychologie

A cette époque charnière entre la renaissance et le Moyen-Âge, nous assistons à de nombreuses querelles qui opposent par exemple le géocentrisme qui est une conception du monde et de l'univers plaçant la Terre immobile, en son centre, à l'héliocentrisme qui au contraire place le Soleil en son centre. Ce sont deux pensées philosophiques différentes, l'une prônant l'individualisme et que l'autre renvoyant plutôt à la collectivité. Le XVIe siècle est propice aux changements ainsi il fait automatiquement foi d'ambivalence. C'est cette incertitude que Marguerite de Navarre met en scène, car malgré le fait que de nouvelles théories émergent, l'égocentrique prieur représente ici l'ancien modèle géocentrique. Afin de mieux saisir la dimension psychologique de ce dernier, nous devons tout d'abord analyser la façon dont Margueritte présente la nouvelle.

a) Dans l'optique des personnages

Il se peut que parfois le lecteur voit exactement ce qu'aperçoit un personnage. Selon Nicole Cazauran « l'image dépend du regard qu'un personnage attache volontairement sur ce qui peut éveiller ou nourrir la violence de son désir. Pas de portrait pourtant, mais, entre ce qui est dit et ce qui est tu, entre l'ombre et la lumière, entre l'acuité du détail et l'absence de vue globale, un très subtil accord, tel qu'il suffit à créer l'image dans sa plus singulière intensité. » En effet aucun portrait de sœur Marie n'est fait, mais par un effet de perspective, par une stylisation fort bien trouvée, le peu que nous savons de son apparence, c'est-à-dire la douceur de la voix, la beauté de la bouche et des yeux, est suffisante pour lui donner une image physique faisant souvent défaut aux héroïnes de l'œuvre. C'est justement ici que se dessine le point crucial. Le lecteur est forcé de voir cette religieuse par le biais du regard du prieur et l'auteur montre bien la naissance et la violence de son désire dans le récit :

« Parquoi seulement pour l'ouïr fut ému d'une passion d'amour qui passait toutes celles qu'il avait eues aux autres religieuses ; Et en parlant à elle, se baissa fort pour la regarder, et aperçut la bouche si rouge et si plaisante qu'il ne se put tenir de lui hausser le voile pour voir si les yeux accompagnaient le demeurant ; ce qu'il trouva, dont son cœur fur rempli d'une ardeur si véhémente qu'il perdit le boire et le manger, et toute contenance ».

C'est ainsi que le récit, mais aussi l'analyse et l'action forment un tout indissociable, car c'est à partir de là que naîtront toutes les tribulations des protagonistes.

Afin de renforcer l'aspect psychique de ses personnages, Margueritte de Navarre n'hésite pas à leur donner un passé qu'elle oppose à la simultanéité de l'histoire. Ainsi il nous est possible de se faire une image de l'évolution du personnage.

b) Une évolution du personnage

En effet cette nouvelle recèle un aspect psychologique bien profond. Le lecteur est invité à suivre l'évolution du protagoniste à travers le récit, de sort qu'il comprenne la psyché du personnage. À cette fin Marguerite de Navarre n'hésite pas à traiter les thèmes et les genres avec une grande liberté, allant même jusqu'à mettre en évidence les aspects les plus graves de la conduite des personnages. Ainsi le prieur endosse différents rôles à travers ce récit. Initialement il est un homme de foi inébranlable qui refuse tout à fait les voluptés de la vie terrestre pour ensuite se transformer au fur et à mesure en un coureur de jupon sans scrupule. Cette évolution est bien visible à travers le texte, ainsi notons au début :

« En la ville de Paris, il y avait un prieur de Saint-Martin-des-Champs. Sa vie jusqu'en l'âge de 50 ans, fut austère. […] A la fin venant sur cinquante-cinq ans, [il] a commencé à trouver fort bon le traitement [royal] qu'il avait au commencement méprisé. » 

« Et à cette mutation de vivre se fit une mutation du cœur » entraînant d'ailleurs un intérêt soudain pour les femmes et pour son épanouissement sexuel de sorte qu'il convoite toutes les religieuses et qu'il n'hésite pas à user de la ruse et du chantage afin d'arriver à ses fins.

L'auteur le signale clairement à diverses reprises :

« Donc, pour satisfaire à cette convoitise, [il] chercha tant de moyens subtils qu'en lieu de faire fin de pasteur, il devint loup »

Cette comparaison avec cet animal est très adéquate car à cet instant précis le prieur ayant soif de chère chasse le gibier, en occurrence les religieuses. L'évolution se révèle ainsi complète, vu que nous avons une opposition entre sa vie chaste et juste du début et sa perversité par la suite qui révèle aussi une malice.

c) La ruse et la malveillance

Lorsque Marie Héroët se refuse à lui, il devient hypocrite et faux. Il ne recule devant rien de sorte qu'il la menace et qu'il essaye même de la gagner par le biais des sentiments :

« De moi, je ne voudrais pour mourir faire un péché mortel ; mais quand l'on viendrait jusque là, je sais que simple fornication n'est nullement à comparer à pécher d'homicide. Parquoi, si vous aimez ma vie, en sauvant votre conscience de crédulité, vous me la sauverez »

Il ne ressent aucun scrupule. Loin d'abandonner son rêve il va même jusqu'à faire muter la tante de sa bien-aimée dans un autre couvent afin d'avoir le champ livre.

A cette action démesurée s'ajoute qu'il fait emprisonner un vieux confesseur pauvre afin de pouvoir exercer du chantage sur sa religieuse convoitée :

« Il fit dérober secrètement les reliques dudit prieuré de Gif […] Et [il] mit à sus au confesseur de léans, fort vieil et homme de bien que c'était lui qui les avait dérobées, et pour cette cause, [il] le mit en prison à Saint-Martin. Et durant qu'il le tenait prisonnier, suscita deux témoins, lesquels ignoramment signèrent ce que M. de Saint-Martin leur commanda : c'était qu'ils avaient vu dedans un jardin ledit confesseur avec sœur Marie en acte vilain et déshonnête. Ce qu'il voulut faire avouer au vieux religieux. »

La méchanceté est d'autant plus grave étant donné que toute la complexité du personnage réside dans son aptitude raffinée à se sortir de toutes les situations grâce à d'impertinentes excuses dont témoigne la fin :

 « il ne trouva nulle excuse, sinon qu'il avait 70 ans ».

La ruse mais aussi la métamorphose du protagoniste montrent qu'il est donc bel et bien soumis à une dégradation mentale du protagoniste.

La présence d'une personne maléfique permet à l'auteur de développer une morale à travers le texte. Après avoir étudié le psychique du prieur, nous pouvons le relier à un genre littéraire précis qui est la tragédie. En effet, le dénouement de la nouvelle, est propice à ce mouvement qui a pour but d'instruire le public et de mettre en évidence la justice.

Le compte noir

La tragédie est un genre dramatique noble, qui remonte à l'Antiquité grecque c'est-à-dire à plusieurs décennies et qui constitue le fleuron du classicisme littéraire français. Oubliée pendant un long laps de temps, elle est revisitée indirectement par Margueritte de Navarre. Elle puise son originalité dans l'époque antique, qui obligatoirement renvoie à la mythologique grecque.

En conséquence cette variété littéraire est surveillée de très près par les autorités ecclésiastiques qui voient dans cette forme de belles-lettres une hérésie totale. Grâce à la poussée du mouvement humaniste, le XVIe siècle va ainsi redécouvrir l'aspect tragique mettant ainsi en évidence le conflit littéraire qui touche de près à la religion. Ainsi les problématiques propres à ce mouvement se retrouvent aussi dans cette nouvelle. Le but est d'inciter les gens à se comporter humblement en respectant les bonnes mœurs.

a) Le bien et le mal

Le volet psychologique traité au par avant, est naturellement lié à la dimension tragique et morale qui se joue dans l'œuvre. Face à ce prieur démoniaque, se situe un ange vertueux et vierge qui est Marie Héroët. Nous notons d'ailleurs la répétition du terme démon, symbole de l'enfer et du mal :

« Je pensais avoir mis ma fille aux faubourgs et chemin de paradis, et je l'ai mise en celui d'enfer, entre les mains des pires diables qui y puissent être. Car ces diables ne nous tentent, s'il ne nous plaît, et ceux-xi nous veulent avoir par la force où l'amour défaut. »

Nous avons donc une opposition entre le bien et le mal, où le dernier semble l'emporter ! L'incarnation de la pureté et de l'innocence se retrouve sous les feux d'un homme vicieux et immoral. Cela dit notre religieuse réussit constamment à repousser ce vieux libertin, qu'elle considère « si laid, qu'elle pense faire plus pénitence que de péché en le regardant ».

Ne serais-ce pas là une représentation du combat entre les bonnes mœurs et la débauche ? Il est indubitable que cette nouvelle a pour but de mettre en évidence les vices de l'être humain, tout particulièrement ceux des prêtres. Ainsi le lecteur n'est pas surpris de voir finalement les pécheurs punis et les bons être récompensés pour leur honnêteté.

b) Des moments forts

La dimension tragique se déploie pleinement lorsque le prieur tente de violer Marie Héroët :

« Il lui mit la main sous la robe, et tout ce qu'il put toucher des ongles égratina en telle fureur que la pauvre fille, en criant bien fort, de tout son haut tomba à terre, tout évanouie »

Outragé par cette scène le lecteur ressent une aversion profonde envers le prieur et par conséquent aussi pour tous ses futurs gestes outrageants tel que l'accusation en publique de Marie Héroët :

« C'est que, ayant examiné votre confesseur sur aucuns crimes à lui imposés, m'a confessé avoir abusé de votre personne au lieu où les témoins disent l'avoir vu. Parquoi, ainsi que je vous avais élevée en état honorable et maîtresse des novices, j'ordonne que vous soyez mise non seulement la dernière de toutes, mais mangeant à terre devant toutes les sœurs pain et eau, jusqu'à ce que l'on connaisse votre contrition suffisante d'avoir grâce. »

Tant de dégoût pour un personnage ne peut que cacher un brusque revirement de la situation. La religieuse sera finalement largement récompensée d'un part par le blâme de vieux pervers « qu'il plût à Margueritte de Navarre de faire cesser ce procès, et qu'il confesserait que Marie Héroët était une perle d'honneur de la virginité » et d'autre part par une promotion soulignant « Et sœur Marie-Héroët, fût otée de l'abbaye de Gif où elle avait eu tant de mal, et faite abbesse, par le don du roi, de l'abbaye de Gy près de Montargis ». Notons que le but de la tragédie est d'illustrer par le biais d'images fortes la fin funeste du personnage et de mettre en évidence ses erreurs. Elle doit susciter chez le spectateur des sentiments de terreur et de pitié, et par conséquent opérer la purgation de ses propres passions.

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