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FICHE - Les partis politiques, Maurice Duverger


12 Octobre 2012 Consulté 10228 fois
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Les partis politiques

 

Juriste, professeur à la Faculté de Droit de Bordeaux et premier directeur de l’IEP de Bordeaux fondé en 1948, Maurice Duverger est l’auteur de nombreux ouvrages de science politique et de droit constitutionnel dont certains sont aujourd’hui des classiques, à l’image des Partis politiques, paru en 1951 puis en 1964 dans sa cinquième édition, qui est la version étudiée. Il a directement contribué au processus d’autonomisation de la science politique et aux débuts de sa « deuxième institutionnalisation » selon l’expression de Pierre Favre, symbolisée par la fondation de l’Association Française de Science Politique en 1949, avec André Siegfried ou Raymond Aron. L’association se dote d’une revue en 1951, la Revue française de science, à laquelle il participe. Les Partis politiques est un  tableau général du phénomène partisan dans les années cinquante, analysant dans un premier temps la structure des partis puis le « système de partis », c’est-à-dire, en s’appuyant sur la définition que donne Daniel-Louis Seiler dans Les partis politiques, l’ensemble constitué des relations (opposition, coopération) entre les partis politiques d’une même société politique. Cette définition peut peut-être être élargie en prenant en compte le cas du parti unique qui est étudié par Duverger. Mais dès lors se pose la question de la « nature » du parti unique car un système comporte nécessairement deux partis distincts. Son étude des partis politiques s’organise autour d’une typologie originale : l’existence de partis de cadres et de partis de masses.  

Avant de préciser cette opposition, il convient de définir précisément ce qu’est un parti politique. Comment le distingue-t-on d’un simple club politique par exemple ? Sont-ils autre chose que les « enfants de la démocratie du suffrage universel », comme l’écrit Max Weber dans Le savant et le politique ? La définition donnée par Joseph Lapalombara et de Myron Weiner, tous deux professeurs de science politique, dans Political Parties and Political Development (1966) peut constituer une base. Selon eux, pour qu’un groupe puisse être considéré comme un parti politique, il doit former une organisation durable (pas seulement un rassemblement de fidèles d’un leader charismatique), complète (dotée d’une structure qui couvre l’ensemble du territoire) ayant pour objectif la conquête du pouvoir et la recherche du soutien populaire (ce qui le différencie d’un club politique). Un parti politique est donc une organisation de rassemblement et de mobilisation d’individus dans le but de mener une action collective menée par d’autres afin que ces derniers accèdent au pouvoir.

La différenciation qu’opère Duverger entre partis de cadres et partis de masses se fonde non pas sur le nombre de membres mais sur leur structure : le premier réunit des notables et ne cherche pas l’adhésion des masses, le second repose sur les cotisations des adhérents et cherche à faire leur éducation politique. Cette typologie eut un écho énorme, au moment même où se constituait l’Association Internationale de Science Politique (IPSA). Pour preuve, l’ouvrage est traduit en anglais dès 1954, en espagnol en 1957, en allemand en 1959. Dans un premier temps, il fut le sujet de nombreuses critiques, notamment de la part de Georges Lavau, ou d’Aaron Wildavsky, professeur de science politique à Berkeley, en Californie. Sa typologie finit par s’imposer en tant que véritable paradigme, c’est-à-dire comme matrice disciplinaire avec des schémas conceptuels propres, qui a été reprise et améliorée. Pour autant, d’autres hypothèses avancées par Duverger ont été très fortement débattues et critiquées comme sa « quasi-loi » sociologique liant modes de scrutin et système partisan (appelée la loi de Duverger), faisant de Partis politiques un texte référence. Faut-il voir dans Partis politiques une œuvre historiquement datée correspondant à une certaine étape du phénomène partisan ou bien un texte référence aux conclusions encore actuelles ? La contribution immense de Duverger s’inspire en partie d’anciens travaux (I) et a pu être fortement critiquée puis améliorée (II).

 

I.                    La contribution de Duverger est immense et s’inspire en partie d’anciens travaux

 

A)     Les contributions majeures

 

1-      La typologie des partis

Maurice Duverger offre dans Partis politiques une typologie originale : la distinction entre partis de cadres et partis de masse. Elle apparaît en filigrane au début de l’œuvre sous la forme quelque peu différente des partis de création parlementaire et partis de création extérieure (syndicat devenant un parti par exemple). Les premiers naissent du sommet et sont peu disciplinés tandis que les seconds partent de la base et sont plus centralisés. En effet, le sommet ou « centre » d’un parti de création parlementaire n’a qu’un pouvoir limité sur l’activité de ses députés et il n’est pas étonnant de voir cohabiter des « chefs intérieurs » locaux. Un parti de création extérieure est au contraire plus discipliné. C’est à partir de ces différences d’organisation que Duverger fonde sa typologie parti de cadres-parti de masses. Son approche est avant tout structurelle et s’éloigne de l’approche « libérale » qui s’intéresse aux croyances des membres, donnant une vision contractuelle du phénomène partisan, et de l’approche marxiste, qui voit dans le parti l’expression d’une classe définie.Le refus de la vision marxiste reste néanmoins relatif puisqu’il lui emprunte l’opposition bourgeoisie/prolétariat, bien qu’il reconnaisse son manichéisme. La première occurrence de la typologie n’intervient qu’au chapitre II (« les membres des partis ») de la première partie après que Duverger eut différencié le simple sympathisant de l’adhérent. Le critère fondamental du tableau de Duverger est donc fondé sur l’organisation partisane et plus précisément  sur la nature de ses membres. D’un côté, le parti de cadres ne fait que réunir des notables influents et techniciens qui savent mener une campagne et surtout peuvent en supporter le coût. Il ne cherche en aucun cas l’adhésion de masse. Il correspond selon Duverger au premier temps du suffrage universel. En effet, il rappelle que sous les régimes électoraux censitaires (sous la Restauration par exemple) l’électorat étant rare et « éduqué », il n’y avait pas à s’ouvrir aux masses et à développer leur culture politique. Le premier parti a donc été un parti de cadres. L’avènement du suffrage universel a en revanche modifié la nature des partis : loin de supprimer soudainement le parti de cadres, il a permis l’émergence des partis de masses. Ces derniers reposent en grande partie sur les cotisations versées par ses membres. Ils rompent avec le mode financement « bourgeois » qui repose sur la richesse des candidats. L’objectif d’un parti de masses est de fédérer l’ensemble d’une classe, de la réunir en son sein, selon la conception marxiste « du parti-classe ». Pour le prouver, Duverger fait le lien entre l’application du suffrage universel et le développement des partis socialistes en Europe.

Il précise cette analyse sur deux points : selon lui, le parti de masses ne peut que s’imposer car le parti de cadres appartient au régime censitaire, prenant comme exemple l’échec du Parti Républicain de la Liberté. Il fait alors correspondre la distinction parti de cadres/parti de masses au clivage droite/gauche. Le premier est un parti « bourgeois », possédant ses bailleurs de fonds, ses notables et dont la composition empêchait toute action collective (individualisme de la bourgeoisie). Le second correspond au parti « prolétarien », qui vit des cotisations de ses membres dont la culture politique est extrêmement faible voire nulle. Duverger soulève d’ailleurs un paradoxe en montrant que ce sont les partis des classes les plus pauvres qui ont les cotisations les plus élevées. Son explication se fonde sur un motif psychologique : le dévouement au parti est toujours plus fort dans les classes populaires, impliquant un sacrifice important.

2-      L’impact des modes de scrutin

L’un des apports les plus originaux et les plus contestés de Maurice Duverger fut son analyse des systèmes des partis et sa quasi-loi sociologique liant la structure et le nombre des partis au mode de scrutin. Nous avons défini précédemment un système de partis comme l’ensemble constitué des relations entre les partis politiques d’une même société politique. Un système de partis peut avoir une origine dite « socio-économique » (parti aristocrate contre parti bourgeois, puis apparition du parti ouvrier), idéologique ou technique. C’est sur ce dernier facteur que Duverger livre plusieurs observations et formule ce qui doit devenir « la loi de Duverger ». Elle ne fait que répondre à la question suivante : comment expliquer que le bipartisme se soit imposé dans un pays et le multipartisme dans un autre ? Selon cette loi, la représentation proportionnelle tend à un système de partis multiples, rigides, indépendants et stables ; le scrutin majoritaire à deux tours tend à un système de partis multiples, souples, dépendants et relativement stables ; le scrutin majoritaire à un tour à un système de partis dualistes, avec alternance de grands partis indépendants. Il prend cependant la précaution de les définir comme des tendances de base d’où la possibilité de contre-exemples. Ces trois propositions sont fondamentales, et pleinement actuelles alors que la réforme des collectivités territoriales doit imposer pour la première en France depuis 1789 une élection au scrutin uninominal majoritaire à tour unique.

Avant de saisir l’impact de cette « loi », il convient de préciser l’analyse du bipartisme et du multipartisme que fait Duverger. Pour l’auteur, le bipartisme est un fait naturel car la logique d’un conflit est toujours dualiste. Par opposition, le multipartisme serait un phénomène « anormal ». Le centre, cet « éternel marais » du nom d’un de ses essais, ne peut exister : s’il peut y avoir un parti du centre, il ne peut reposer sur une doctrine du centre car il n’est que le lieu de rencontre des modérés de deux familles antagonistes.

On peut résumer la troisième proposition de Duverger à ce que le scrutin majoritaire à un tour tend au bipartisme. Deux facteurs qui se combinent expliquent cette tendance. Le premier est proprement technique et s’assimile à un processus de sous-représentation : il permet l’élimination d’un troisième parti en grâce à un décalage entre le pourcentage de voix reçu et le nombre de sièges. Le système fait front face au nouvel arrivant qui perturberait l’équilibre parlementaire. Cette sous-représentation a un impact psychologique sur les électeurs : dans un système à un tour, voter pour un petit parti ou un parti n’ayant aucune chance de remporter l’élection est « inutile ». Il vaut mieux se porter directement sur l’adversaire dont on se sent le plus proche : c’est la « dépolarisation ». Le facteur mécanique instaure une rationalité électorale qui empêche tout nouveau parti de s’imposer. Concernant la représentation proportionnelle, Duverger se fait moins critique que le politologue suédois Herbert Tingsten qu’il cite dans son ouvrage : ce dernier tendait à démontrer la tendance multiplicatrice de la proportionnelle. Il se fait moins catégorique sur le fractionnisme qu’entraînerait cette forme de scrutin mais souligne qu’elle tend à enrayer toute évolution vers le bipartisme. Il prend ainsi l’exemple du Parti Libéral Belge qui est « sauvé » par la représentation proportionnelle adoptée en 1900. Il passe ainsi de 60 sièges en 1890 à 13 à en 1898 pour remonter jusqu’à 42 sièges dès 1902. Le scrutin majoritaire à deux tours se rapproche plus de la « RP » quant à ses effets avec quelques nuances : il existe bien une tendance naturelle aux alliances dans un tel scrutin. Ces alliances peuvent être autant électorales, comme dans le cadre de la « discipline républicaine » à gauche c’est-à-dire des désistements réciproques entre partis de gauche au second tour pour battre la droite, que parlementaires (gauche « plurielle »). Duverger avance également l’hypothèse d’un nombre plus réduit de partis dans un scrutin majoritaire à deux tours, mais reste relativement prudent.

3-      La technique de superposition

Le multipartisme n’est aucunement naturel pour Maurice Duverger, qui émet d’ailleurs l’hypothèse de sa disparition prochaine (p.259). Il est dès lors intéressant de savoir comment cette tendance a pu apparaître et surtout se maintenir. L’une des explications apportées est une des contributions importantes des Partis politiques : la technique de superposition des dualismes. Elle désigne le défaut de coïncidence entre plusieurs clivages. En France par exemple, l’opposition dirigistes/libéraux ne coïncide pas à celle entre cléricaux/laïcs, comme elle ne coïncide pas non plus à celle entre occidentaux/orientaux, du temps de la Guerre Froide.  Si les Radicaux peuvent s’entendre sur la politique économique avec la droite, ils en deviennent de farouches opposants si l’accent est mis sur la rivalité laïcs/cléricaux. Mais sur la question de la politique extérieure, ils se dissocieront des communistes, anticléricaux certes, mais « orientaux ». De fait, Duverger insiste bien sur le fait que ce n’est pas l’existence de plusieurs clivages qui aboutit à cette technique de superposition mais l’absence d’un clivage dominant. Chacun peut estimer telle opposition plus importante que telle autre. S’il n’en retient que trois pour la situation politique française (fig. 28, p.262), il en évoque six pour dresser un tableau général de cette absence de superposition : opposition politique, sociale, économique, religieuse, ethnique ou nationale et diplomatique. En France sur ces six, seules cinq ont existé et trois peuvent être considérées comme permanentes : politique d’abord, que l’on retrouve aujourd’hui entre partisans de la Vème République et ceux d’une VIe République même si le débat institutionnel s’est apaisé, économique entre dirigistes et libéraux, et religieuse entre cléricaux et laïcs. L’opposition sociale fondée sur la théorie de la lutte des classes a été déconsidérée suite à l’échec communiste tandis que l’opposition ethnique ne s’est pas posée en France. Enfin, si elle existe, l’opposition diplomatique ne se révèle peut-être que lors d’évènements particuliers et ne prend pas le même visage : dans les années 30 face à l’Axe, sous la Guerre Froide.

 

B)      Les travaux de Duverger s’appuient sur d’anciens travaux

 

1-      Une distinction typologique déjà ancienne

On peut considérer comme l’écrit Jean Charlot dans Les Partis politiques (1971) que Duverger a une approche structurelle du phénomène partisan. Dans la première partie de son ouvrage, il étudie et définit les partis politiques à partir de leur organisation propre. Cette démarche n’est pas nouvelle. On peut la rapprocher de celle qu’avait déjà eu les sociologues Moïseï Ostrogorski et Max Weber, tous deux cités dans son livre. Leur approche comparable fait que l’on retrouve certaines idées et prénotions chez ces deux auteurs. Ainsi, dans La démocratie et l’organisation des partis politiques (1903), Ostrogorski montre les liens entre l’émergence des partis et le développement de la démocratie en Angleterre et aux Etats-Unis. L’idée de rationalisation qu’impose le suffrage universel est également présente, d’où l’apparition de « machines électorales ». Cette notion est reprise plus tard par Weber qui s’est intéressé aux partis politiques dans Economie et société et Le savant et le politique.  Il distingue les « protopartis » datant d’avant l’imposition du suffrage universel, dominés par des notables, et les partis modernes, les « enfants de la démocratie », qui doivent organiser ces masses nouvelles. L’évolution des partis tendrait naturellement vers plus de discipline et de rigidité aux différents échelons de l’organisation partisane (Le savant et le politique, p.140-141). Ces « machines » entrent en concurrence avec la première forme partisane vouée à disparaître selon lui, les « partis de notables » de Duverger. Ce dernier reprend donc à la fois l’idée de l’opposition entre une forme partisane archaïque et une autre moderne, mais aussi son « évolutionnisme », c’est-à-dire la certitude de la disparition des partis de notables. La distinction entre partis de notables et partis de masses, latente chez Weber, est établie clairement par Duverger.

2-      La nature oligarchique et le culte du chef

Dans sa synthèse générale du phénomène partisan, Duverger s’intéresse à une tendance déjà étudiée par Roberto Michels : la tendance oligarchique du pouvoir. Le chapitre III (« la direction des partis ») s’appuie directement sur les travaux de Michels et notamment sur ses Partis politiques (1911). L’apport de Michels est double et porte à la fois sur l’oligarchie et sur le culte du chef dans les partis politiques. Ces deux points sont développés chez Duverger. Michels montrait que les exigences de la compétition conduisaient à la centralisation et à la bureaucratisation des partis : « le parti moderne […] doit se conformer aux lois de la tactique » (Les partis politiques, p.23). Les partis doivent être capables de prendre des décisions rapides, donc être efficaces. Or, l’efficacité et les principes démocratiques ne sont guère compatibles. Il faudrait par exemple élire tous les dirigeants et les renouveler fréquemment au risque de perdre des voix. C’est l’un des problèmes que pose actuellement la question du cumul des mandats. Cette tendance a été facilitée par deux facteurs psychologiques : le goût du pouvoir chez les chefs et le caractère conservateur des masses. La base a toujours du mal à accepter les éléments jeunes car elle se méfie des ascensions rapides : avant d’accéder à des postes de responsabilité, ils doivent subir une « quarantaine » dans le parti. L’âge est le seul critère qui n’éveille pas la jalousie. Duverger se montre entièrement d’accord avec l’analyse de Michels (p.161). Il la précise d’un point de vue technique : les scrutins de liste, collectifs et partisans, renforceraient l’oligarchie tandis que les scrutins individualistes l’atténueraient. La nature oligarchique est aussi due à l’organisation du parti selon son degré de décentralisation ou de centralisation. Dans les partis centralisés, le sommet peut imposer de nouveaux venus et ainsi assurer la circulation des élites. Ce sont les seuls qui peuvent se renouveler profondément. Il prend ainsi l’exemple de l’échec du renouvellement de la SFIO après la Libération, empêché autant par les cadres locaux que les militants, et qui a aboutit à sa déliquescence. L’oligarchie pose donc deux problèmes majeurs : un écart de la structure sociale entre le sommet et le « cercle intérieur », et le vieillissement des cadres.

Michels notait dès 1911 le besoin naturel des foules d’être guidées par un chef et l’ambition toute aussi naturelle de chaque individu d’accroître son pouvoir. Sa thèse se basait alors sur la classe ouvrière et leur obéissance croissante dans les partis socialistes. Duverger, en tentant d’imaginer la réaction de Michels face aux partis fascistes et communistes, développe selon lui les deux évolutions notables depuis le début du siècle. L’obéissance des foules s’est faite plus rigoureuse dans un cadre toujours strict, caractérisée par un phénomène nouveau : l’endoctrinement idéologique. Ce mouvement double résulterait de l’introduction du suffrage universel et donc l’entrée dans l’ère de masses et du besoin d’efficacité. Duverger pose en effet comme principe que l’intensité du pouvoir est proportionnelle au nombre de ceux qui le subissent. Or, face aux « bourgeois » individualistes qui exècrent toute autorité trop forte et tout encadrement trop contraignant, les masses « prolétaires » seraient attachées à l’action collective donc aux institutions communautaires et la discipline. Les caractéristiques de leur « classe » tendraient inévitablement à la croissance de l’autorité du chef et au développement du culte du chef.

3-      Le sinistrisme

Dans la même logique que celle de la superposition des clivages, le sinistrisme doit expliquer la tendance à la multiplication excessive des partis. Le système polypartite est caractéristique de la France et de l’Italie, deux pays dans lesquels la droite s’est éparpillée en plusieurs petits partis tandis que la gauche reste groupée en deux ou trois partis.  Même si Duverger souligne la propension des partis conservateurs à se diviser (« individualisme bourgeois »), cet éparpillement partisan découle en réalité du décalage progressif des partis de gauche vers la droite du fait de l’apparition d’autres partis plus radicaux. Ce n’est pas donc pas tant le « poison » de la division qui expliquerait la situation de la droite sous la Troisième République mais l’incapacité des anciens partis de gauche passés à droite à absorber les anciens.  La description de ce phénomène apparaît pour la première fois en 1932 dans Les idées politiques de la France, d’Albert Thibaudet. Duverger le réintroduit dans son ouvrage mais ne le développe pas.

 

II.                  L’œuvre a été fort critiquée puis améliorée

 

A)     Les améliorations liées à sa typologie et à sa loi tendancielle et les critiques

 

1-      L’amélioration de la typologie

Lorsque paraît la réédition de 1981 de Partis politiques, Duverger ajoute dans sa préface que «la surface a pris des rides mais le fond reste à peu près intact ». Il est vrai que sa typologie reste une base fondamentale dans l’étude du phénomène partisan et que malgré les premières critiques, elle a réussi à s’imposer jusqu’à aujourd’hui, suivant quelques modifications. Mais elle ne constitue qu’une base : à défaut d’être une vérité générale, elle est un point de départ. L’ajout le plus original à l’opposition parti de cadres-parti de masses reste la nouvelle catégorie créée par Otto Kirchheimer. Dans The Transformation of Western European Party Systems, il estime que le parti de masses traditionnel a évolué vers un parti de rassemblement « du peuple » ou parti « attrape-tout », terme qui a connu un succès certain jusqu’à être adopté par les médias. Contrairement au parti de masses qui a bien une fonction d’encadrement et d’éducation populaire, le parti de rassemblement se concentre uniquement sur son résultat électoral. Il adopte un programme politique consensuel qui s’efforce de minorer l’idéologie pour convaincre le plus grand nombre. Ce parti a la spécificité d’avoir un électorat illimité et de ne pas dépendre d’une partie de l’échiquier politique.

Ce refus du dualisme duvergien est partagé par Jean Charlot. Dans Le phénomène gaulliste (1970), il propose une typologie proche de Kirchheimer : le parti de notables (parti de cadres « souple »), le parti de militants (parti de masses « souple ») et le parti d’électeurs, qui se rapproche du parti attrape-tout. Il le définit comme un parti avant tout tourné vers son électorat, c’est-à-dire ses résultats électoraux. Le parti de militants est lui un parti de masses « souple » car bien qu’il soit orienté vers ses militants, il peut compter moins d’adhérents que le parti d’électeurs. De fait, il semble qu’à la dichotomie première ait succédé un triptyque. Mais si certains créent de nouvelles catégories, d’autres les prolongent. Maurice Duverger distingue dans son ouvrage les partis totalitaires et les partis spécialisés : les premiers, comme le PCF, englobent entièrement la vie de l’adhérent jusqu’à créer une « contre-société », selon l’expression d’Annie Kriegel, auteur de Les Communistes français, essai d’ethnographie politique ; les seconds n’ont qu’une place très faible dans sa vie. Sigmund Neumann se rapproche cette typologie dans Toward a Comparative Study of Political Parties (1956) en divisant le parti de masses en deux: les partis d’intégration démocratique qui correspondent aux partis de masses spécialisés de Duverger (SFIO), et les partis d’intégration total semblables aux partis de masses totalitaires (PCF).

Ces premières critiques constituent plus des ajouts partant des travaux de Duverger que la formulation d’une nouvelle typologie. Ces ajouts ont pris en compte l’effacement progressif de l’idéologie dans le phénomène partisan et, en reprenant la définition de Lapalombara et de Weiner, la focalisation sur la recherche du soutien populaire sans en chercher l’encadrement moral. Le parti « d’individus » a succédé au parti de masses. Il convient cependant de savoir si le parti d’électeurs descend du parti de cadres ou du parti de masses. Dans Les Partis politiques, Daniel-Louis Seiler le fait figurer dans sa classification des organisations partisanes comme un parti d’électeurs. Ce choix n’est pas évident et peut être contesté : si le parti d’électeurs partage avec le parti de cadres la faiblesse de l’encadrement, on peut se demander s’il n’est pas qu’une évolution du parti de masses dans un contexte de désidéologisation. L’individu croyant s’être dégagé d’une idéologie précise n’accepte plus l’ancienne rigidité partisane et veut jouir d’un avis qu’il estime propre. Il convient de capter l’électorat et non plus de l’encadrer car cela serait perçu comme un emprisonnement de sa pensée.  Cette individualisation électorale trouve une concrétisation directe dans l’impact des consignes de votes : lors des élections présidentielles de 2007, le candidat F. Bayrou avait expliqué qu’il ne voterait pas pour Nicolas Sarkozy au second tour « à titre personnel ». Les sondages avaient révélé que l’électorat centriste s’était divisé en trois : 40% avaient voté pour la candidate socialiste Ségolène Royal, 40% pour Nicolas Sarkozy et 20% s’étaient abstenu. Si ne pas donner de consigne de vote est un choix clairement stratégique, c’est aussi laisser libre l’électeur de son vote. Il ne répond plus de la décision d’un parti. Assisterions-nous alors à un « embourgeoisement » collectif, Duverger liant individualisme à la bourgeoisie ?

2-      L’impact des modes de scrutin remis en question

L’un des apports ambitieux de Partis politiques a été la quasi-sociologique liant modes de scrutin et système politique. Dans le chapitre premier du livre II (« Le nombre de partis »), Duverger faisait du régime électoral le facteur général des caractéristiques d’un système politique (bipartisme, multipartisme).  La troisième conclusion de la loi de Duverger (« le scrutin majoritaire à un tour tend à un système dualiste, avec alternance de grands partis indépendants ») est cependant contestée par Douglas Raye, politologue américain. Dans The Political Consequences of Electoral Laws (1967), ce dernier explique que le dualisme partisan peut exister dans un scrutin autre que majoritaire à un tour.  Il fait une étude minutieuse des élections législatives sur une période de vingt ans (1945-1964) dans vingt démocraties occidentales et analyse les modes de scrutins à travers trois variables : scrutin dit « catégorique » (l’électeur doit choisir) ou scrutin dit « ordinal » (existence d’un ordre de préférence), dimension des circonscriptions et scrutin majoritaire ou pluritaire. L’innovation majeure de Raye est de s’intéresser à la taille des circonscriptions : plus elles seraient petites, plus elles favoriseraient les grands partis. Ce serait bien les différences de superficie qui seraient à l’origine de l’écart entre le nombre de sièges obtenus et le nombre de voix recueillies. Si chez Duverger l’opposition reposait sur scrutin majoritaire à un tour et représentation proportionnelle, Rae se focalise sur la taille des circonscriptions. Mais les conclusions de Raye ont elles-mêmes été fort critiquées, par le politiste américano-néerlandais Lijphart notamment, dans un article intitulé « The Political Consequences of Electoral Laws, 1945-1985 » dans la Revue américaine de Science Politique (Juin 1990, n°84). Ses critiques portent surtout sur les méthodes utilisées par Raye (« a variety of conceptual, methodological and empirical weaknesses ») déplorant une classification arbitraire des tailles de circonscriptions et l’indistinction des effets des différentes méthodes de représentation proportionnelle. Lijphart classe ainsi les méthodes en trois selon leur proportionnalité : celle de Sainte-Laguë serait ainsi la plus proportionnelle avec le système de Hare, et la méthode d’Hondt la moins proportionnelle. Il souligne également que le comportement des électeurs n’aurait pas l’impact important que laissait supposer Duverger par exemple (facteur psychologique) quand à la fin du multipartisme. Dans Le systèmes électoraux et les modes de scrutin (2006), le politologue français Pierre Martin  se fait également plus critique : les modes de scrutin auraient impact limité sur la forme que prennent les systèmes politiques. Duverger conférait aux modes de scrutin un rôle « actif » dans le développement des systèmes politiques : chez Raye ou chez Martin, ils en découlent et deviennent donc plus de simples effets du système que des causes.

 

3-      Le dualisme gauche-droite

Dans L’éternel marais, Essai sur le centrisme français (Revue Française de Science Politique, 1964), Maurice Duverger s’emploie à montrer les effets pervers du centrisme : effacement des frontières entre partis, immobilisme gouvernemental, sentiments d’aliénation à gauche comme à droite. S’il se fait moins critique dans Les partis politiques, il garde une vision purement bipolaire du système politique. Hans Daalder, professeur à l’ECPR (European Consortium for Political Research), écrit ainsi : « son véritable intérêt était la politique française, et notablement sa préoccupation d’en finir avec le centre, cet "éternel marais" » (in Les partis politiques, Daniel-Louis Seiler). Pour Duverger, le dualisme politique est à la fois historique, logique et naturel. Historique d’abord, car depuis 1789 ce sont deux théories qui se sont opposées. Logique puisqu’un problème ou un conflit entraîne inévitablement une bipolarisation, et comme le montrent les résultats des sondages d’opinion où une majorité des répondants acceptent la dichotomie gauche/droite un phénomène naturel. Mais ce clivage extrêmement marqué reste une spécificité française qu’il serait peut-être malavisé d’appliquer à d’autres, du moins sans précaution. L’affrontement entre le Parti républicain et le Parti démocrate aux Etats-Unis ne se réduit peut-être pas à celui de « bonnet blanc et blanc bonnet » mais il est certain que le clivage partisan apparaît moins net, malgré la bipolarisation politique. Le suffrage universel et l’entrée des masses dans la vie politique des Etats-Unis n’ayant pas entraîné l’apparition d’un parti de masses de gauche contrairement aux pays européens, le système politique américain est composé de deux partis de cadres aux différences minimes. S’il y a bien bipartisme, il n’y a pas dualisme pour autant. Professeur de science politique émérite de l'Institut Universitaire Européen, Jean Blondel a parlé de système partisan à deux partis et demi pour caractériser la situation au Canada. Dans le cas canadien, deux partis « bourgeois » (Parti conservateur, Parti libéral) dominent le jeu politique tandis qu’un parti social-démocrate reste marginalisé (Parti social démocratique du Canada, aujourd’hui Nouveau Parti Démocratique). Le dualisme gauche/droite n’aurait donc pas valeur universelle puisque certains pays n’ont pas eu leur « révolution partisane » avec l’arrivée d’un parti de masses, ou s’ils l’ont eu, elle n’a jamais inquiété l’équilibre institutionnel.

B)      Critiques plus générales

 

1-      L’évolutionnisme sous-jacent

La typologie partis de masses/partis de cadres de Duverger n’est pas seulement organisationnelle, elle se fonde sur une constatation temporelle : les partis de cadres correspondent au suffrage censitaire et au premier temps du suffrage universel, les partis de masses à l’entrée des masses en politique. Face aux mutations de l’électorat, le phénomène partisan s’est adapté et a entrepris un processus de centralisation et de bureaucratisation, faisant du parti de masses le seul parti moderne. De ce simple constat, Duverger en tire une déduction plus polémique : le parti de masses est destiné à s’imposer dans les systèmes politiques. Si on ne peut contester la modernité du parti de masses puisqu’il apparaît après le parti de cadres, sa domination future est plus contestable, ou du moins, l’annonce de la disparition du parti de cadres paraît prématurée. On peut aisément comprendre la vision de Duverger : le suffrage universel institué, le vote aux femmes accordé, le parti de masses apparaissait un « horizon indépassable », le stade final du phénomène partisan dans le cadre d’une démocratie accomplie. S’appuyant sur les écrits de Weber et sur la même vision évolutionniste du phénomène partisan (« La domination des notables et l’orientation du parti par les parlementaires prennent fin », p.162, Le savant et le politique), Duverger était convaincu de la suprématie du parti de masses. Aaron Wildavsky, professeur de science politique à Berkeley (Université de Californie), dénonce ainsi « l’illusion d’une histoire unidimensionnelle » chez Duverger. Dans A Methodological Critique of Duverger’s Political Parties (1959), Wildavsky fait de Duverger un déterministe de l’évolution du phénomène partisan. Il existerait bien un stade ultime. Même lorsqu’il reconnaît le maintien de partis cadres dans les systèmes politiques, il sous-entend leur inéluctable disparation : « L’avènement du suffrage universel n’a pas entraîné la disparition immédiatedu système de comités, dans tous les pays » (p.38). Cette sélection d’un des partis n’est pas propre à Duverger. Hans Daalder dénombre quatre types d’attitudes vis-à-vis des partis : le refus des partis, le refus sélectif des partis, le refus sélectif des systèmes de partis et la fin des partis. Duverger fait partie de la seconde catégorie, sa préférence allant aux partis de masses. Le refus des partis est propre à Michels et Ostrogorski mais l’attitude la plus intéressante semble être la dernière, qui voit dans le partis de masse une forme partisane lié à moment déterminé et donc transitoire.

Toujours dans A Methodological Critique of Duverger’s Political Parties, Wildavsky estime que Duverger aurait du s’appuyer sur d’autres variables autres que les structures de partis, le système de partis et le système électoral pour expliquer le système politique. Prônant une « approche multifactorielle », il multiplie les variables possibles à intégrer dans l’analyse, certaines peut-être plus sensées (structure économique et sociale, l’histoire nationale) que d’autres (géographie, climat). Si le reproche de Wildavsky est en partie fondé, il faut déjà rappeler que Duverger évoque à plusieurs reprises de possibles explications liées au climat et à la supposée différence de  « tempéraments » entre Européens du nord et Européens du sud, les peuples latins étant plus sujets à la passion. Mais n’arrivant à aucune conclusion satisfaisante et surtout percevant bien le caractère non-scientifique de l’argument, Duverger prend ses distances vis-à-vis de ce déterminisme de la théorie des climats. Si la prise en compte de la géographie et du climat pose un problème scientifique, celle de l’histoire nationale pose celui des cas particuliers : marquer les différences entre les pays empêche la formulation de toute loi. Reléguer les autres variables à un rôle périphérique dans l’analyse se révèle finalement nécessaire.  

 

2-      Origines des partis

L’autre limite de l’analyse proposée par Duverger tout au long de l’œuvre est peut-être son caractère « européo-centré ». En effet, l’existence de partis de cadres présuppose un processus de démocratie et de parlementarisme antérieur sous la forme soit de clubs politiques, de réunions parlementaires (sous la Monarchie de Juillet par exemple) et l’apparition de protopartis. Les partis de cadres sont liés à un apprentissage des institutions. Or ces conditions ne sont remplies que dans certains pays, notamment en Europe et en Amérique du Nord. Le modèle de Duverger implique l’existence d’institutions parlementaires puisque les partis de cadres en découlent. La plupart des pays en voie de développement en sont donc exclus. Cette limite est néanmoins compréhensible : écrit en 1951, la phase de décolonisation était encore à ses débuts et le phénomène partisan dans les pays du Tiers monde n’était pas encore étudié. Dans ce cas, comme le soulignent Lapalombara et Weiner, « le parti politique est à la fois un effet et une condition de la poussée vers la modernisation » (Political Parties and Political Development, cité dans Les partis politiques, Jean Charlot, 1971)

 

 

Les Partis politiques de Duverger constitue près de soixante ans après sa première publication (1951) une œuvre fondamentale de la science politique et un texte de référence dans l’étude du phénomène partisan. Par son ambition (réunir toutes les connaissances sur les partis politiques des années 1950) et sa profondeur (imposition d’un paradigme), Les partis politiques a su créer un fort débat dans une communauté encore naissante et la stimuler. Duverger a permis d’impulser une dynamique d’autonomisation et de spécialisation de la science politique. Ainsi, que ce soit par les questions qu’il pose ou les réponses qu’il apporte, ce livre reste toujours d’actualité malgré certes plus de rides que l’auteur ne veuille convenir. On peut regretter son acceptation intégrale et un peu rapide des thèses de Roberto Michels, la vision évolutionniste du phénomène partisan et l’existence de cas particuliers  mais ce serait oublier que Les partis politiques ne constitue pas une théorie générale des partis mais un simple appel à sa constitution et comme l’écrit Duverger dans son introduction « le caractère hautement conjectural de la plupart des conclusions » de l’œuvre.

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